Comment cadrer un projet smart building par les usages et la performance, et non par la technologie

Du mythe technologique à la réalité opérationnelle du smart building


Le concept de smart building suscite depuis plusieurs années un enthousiasme croissant dans les secteurs de l’immobilier, du facility management et de l’innovation. Capteurs connectés, plateformes IoT, systèmes de pilotage algorithmique de l’énergie, intelligence artificielle, jumeaux numériques : les bâtiments dits « intelligents » sont régulièrement présentés comme des leviers incontournables pour réduire les consommations énergétiques, améliorer le confort des occupants, optimiser l’exploitation et, in fine, créer de la valeur économique et environnementale.

Dans un contexte marqué par l’accélération de la transition énergétique, la pression réglementaire croissante, l’évolution des usages du travail et la recherche de sobriété opérationnelle, le smart building est souvent perçu comme une réponse évidente à des problématiques complexes. La promesse est séduisante : mieux piloter, mieux anticiper, mieux optimiser grâce à la donnée et à l’automatisation.

Pourtant, derrière cet engouement, une dérive s’est progressivement installée. Trop de projets sont encore conçus à partir des technologies disponibles sur le marché, et non à partir des usages réels des bâtiments et des objectifs de performance attendus. Ce biais initial conduit fréquemment à des bâtiments suréquipés, complexes à exploiter, coûteux à maintenir et, surtout, incapables d’atteindre les résultats promis en matière d’économies d’énergie, de confort ou de retour sur investissement.

À cela s’ajoute souvent un manque de formation des opérateurs et des exploitants, ainsi qu’une sous-estimation de l’effort nécessaire en conduite du changement. Ces facteurs accentuent l’écart entre la promesse initiale du smart building et la réalité opérationnelle vécue sur le terrain.

Cet article propose un changement de regard. Il analyse d’abord les risques liés à une approche techno-centrée, avant d’expliquer pourquoi le pilotage par les usages et la performance constitue une alternative plus robuste, plus réaliste et plus pérenne. Enfin, il détaille une méthodologie opérationnelle permettant de cadrer efficacement un projet de smart building, de la phase amont jusqu’au pilotage dans la durée.

À l’origine des dérives : la tentation du technosolutionnisme

Dans de nombreux projets immobiliers, la réflexion autour du smart building démarre par une question apparemment simple : quelles solutions intelligentes allons-nous intégrer ? Capteurs IoT, systèmes de supervision, plateformes de gestion des données, algorithmes prédictifs, outils d’automatisation… Le marché regorge de briques technologiques attractives, souvent présentées comme des solutions universelles capables de répondre simultanément à l’ensemble des enjeux énergétiques, économiques et opérationnels.

Cette abondance technologique crée une illusion de maîtrise. En multipliant les dispositifs et les fonctionnalités, certains projets cherchent à se prémunir contre l’incertitude, en espérant que la technologie compensera un cadrage insuffisant. Or, cette logique inverse les priorités : elle place l’outil avant le besoin, la solution avant le problème.

L’un des paradoxes du smart building tient à son appellation même. Le terme « bâtiment intelligent » est encore trop souvent interprété comme un empilement de technologies de pointe, plutôt que comme une démarche globale de transformation des usages, des processus d’exploitation et du pilotage de la performance. Selon plusieurs analyses et retours d’expérience professionnels, une très large majorité des projets de smart building seraient mal cadrés dès l’origine, précisément parce qu’ils privilégient le choix de solutions techniques sans lien clair avec des objectifs opérationnels définis.

Dans ce schéma, les équipes techniques et les décideurs sélectionnent des capteurs, des plateformes ou des modules d’automatisation en fonction de leur nouveauté, de leur promesse marketing ou de leur positionnement innovant. En revanche, les questions fondamentales sont souvent reléguées au second plan :

  • quels problèmes concrets ces technologies doivent-elles résoudre ?
  • quels bénéfices mesurables doivent-elles produire ?
  • pour quels utilisateurs, et dans quels contextes d’usage réels ?
  • quelles compétences doivent être mobilisées pour les exploiter durablement ?

Cette approche génère plusieurs déséquilibres structurels :

  • des systèmes techniques complexes, difficilement interopérables et coûteux à maintenir sur le long terme;
  • une inflation des volumes de données collectées, sans stratégie claire d’analyse, de priorisation ou de valorisation des informations réellement utiles;
  • une faible appropriation par les utilisateurs finaux et les exploitants, qui perçoivent ces outils comme contraignants, peu lisibles ou déconnectés de leurs besoins quotidiens.

Retour d’expérience : quand la technologie précède l’usage

Un cas fréquemment observé concerne des immeubles tertiaires récemment rénovés ou livrés, intégrant des systèmes de pilotage énergétique très avancés. Dans plusieurs projets de bureaux en Europe, des plateformes de supervision centralisée ont été déployées avec plusieurs centaines de points de mesure (température, hygrométrie, CO₂, présence), sans que les scénarios d’exploitation ne soient réellement définis en amont.

Résultat : malgré des investissements significatifs, les exploitants se sont retrouvés face à une profusion de données difficilement exploitables. Faute de priorisation des usages et d’indicateurs clairs, les équipes n’utilisaient qu’une fraction des fonctionnalités disponibles. Les réglages automatiques étaient régulièrement désactivés manuellement pour répondre à des situations d’urgence ou à des plaintes d’occupants, annulant ainsi les bénéfices attendus de l’automatisation.

Dans certains cas, les gains énergétiques observés étaient inférieurs à 5 %, bien loin des promesses initiales. Cette situation illustre parfaitement les limites d’un smart building pensé comme une vitrine technologique plutôt que comme un outil au service des usages et de la performance.

Des résultats souvent décevants malgré des investissements conséquents

La promesse centrale du smart building repose en grande partie sur l’amélioration de l’efficacité énergétique. L’enjeu est majeur : à l’échelle mondiale, le secteur du bâtiment représente près de 30 % de la consommation d’énergie, et jusqu’à 45 % de la consommation finale d’énergie en France. Dans ce contexte, la numérisation des bâtiments apparaît comme un levier stratégique incontournable de la transition énergétique et de la décarbonation.

Cependant, l’expérience de terrain montre que l’addition de technologies ne garantit en rien l’atteinte des performances attendues. Dans de nombreux projets, l’accumulation de capteurs et de systèmes automatisés, sans stratégie d’usage clairement définie, se traduit par une hausse des coûts de maintenance et par un alourdissement du Total Cost of Ownership (TCO).

Les exploitants se retrouvent face à des systèmes complexes, nécessitant des compétences spécifiques, des formations approfondies et des ajustements permanents. La dépendance à des prestataires spécialisés augmente, tandis que la capacité des équipes internes à reprendre la main sur les outils diminue.

Paradoxalement, l’automatisation énergétique peut devenir une source de fatigue organisationnelle pour les équipes de facility management. Des interfaces peu ergonomiques, des paramétrages difficiles à maîtriser ou des scénarios de pilotage mal adaptés aux usages réels peuvent générer des dysfonctionnements, des surconsommations et une perte progressive de confiance dans les outils numériques. Ce décalage entre la promesse initiale et les résultats effectivement observés fragilise la crédibilité du smart building. Il pose surtout une question centrale : celle de la capacité des projets à délivrer un retour sur investissement mesurable, durable et démontrable.

Recentrer le smart building sur les usages et la performance

Face à ces constats, une alternative s’impose progressivement : ne plus penser le smart building comme un catalogue de technologies, mais comme une réponse structurée à des problèmes concrets et mesurables. Autrement dit, piloter les projets par les usages réels et par des objectifs de performance clairement définis.

Cette approche suppose un renversement de perspective. Il ne s’agit plus de se demander ce que la technologie permet de faire, mais ce que le bâtiment doit réellement produire comme valeur pour ses utilisateurs, ses exploitants et ses propriétaires.

La performance comme boussole commune

Un smart building conçu selon cette logique peut produire des résultats tangibles. De nombreuses synthèses professionnelles montrent que des systèmes intégrés de gestion énergétique, lorsqu’ils sont correctement alignés sur les usages, permettent des réductions de coûts énergétiques comprises entre 15 % et 30 % dès la première année. Ces gains sont souvent obtenus sans investissements lourds, simplement en optimisant la gestion de l’éclairage, du chauffage, de la ventilation ou de la climatisation en fonction de l’occupation réelle.

Dans certains projets plus avancés, des réductions de consommation allant jusqu’à 40 % ont été observées lorsque les outils numériques sont conçus comme des supports à la décision et à l’usage, et non comme des systèmes autonomes déconnectés du terrain.

La performance devient alors le fil conducteur du projet, selon plusieurs dimensions complémentaires :

  • performance énergétique et environnementale ;
  • performance économique ;
  • performance d’usage ;
  • performance opérationnelle.

Retour d’expérience : optimiser sans suréquiper

Dans un parc de bâtiments tertiaires multi-sites appartenant à un grand groupe industriel, la priorité n’a pas été donnée au déploiement massif de capteurs, mais à la compréhension fine des rythmes d’occupation.

L’analyse des usages a mis en évidence des écarts significatifs entre les horaires théoriques d’exploitation et la réalité du terrain.

La mise en place de scénarios simples de pilotage du chauffage et de la ventilation, ajustés à ces usages observés, a permis de réduire la consommation énergétique de près de 22 % en moins d’un an, sans modification lourde des installations existantes. Le principal levier de performance a été la coordination entre exploitants et utilisateurs, appuyée par des outils numériques sobres et orientés aide à la décision.

Des projets emblématiques pour illustrer cette approche

Certains bâtiments de référence illustrent de manière concrète l’efficacité d’un pilotage par les usages et la performance. The Edge, à Amsterdam, est souvent cité comme l’un des immeubles de bureaux les plus avancés au monde. Le bâtiment s’appuie sur plus de 28 000 capteurs pour optimiser en temps réel l’environnement de travail, la disponibilité des espaces et les consommations énergétiques.

Autre exemple, le Green Office ENJOY, siège de Bouygues Immobilier, conçu comme un bâtiment à énergie positive. Là encore, la performance énergétique n’est pas le résultat d’une surenchère technologique, mais d’une conception centrée sur les usages, les comportements des occupants et l’optimisation fine des flux énergétiques.

Recentrer le smart building sur les usages et la performance

Adopter une démarche pilotée par les usages et la performance suppose une méthodologie structurée dès les premières phases du projet. Six étapes clés permettent de sécuriser le cadrage et de maximiser la création de valeur.

1 — Identifier les besoins réels avant toute décision technologique

La première étape consiste à cartographier précisément les parties prenantes du projet — occupants, exploitants, propriétaires, gestionnaires d’actifs — et à comprendre leurs attentes réelles. Cette phase s’appuie sur des ateliers de co-conception, des audits d’usage, des observations terrain et des enquêtes de satisfaction. L’objectif n’est pas de multiplier les scénarios futuristes, mais de documenter des besoins concrets : confort thermique, qualité de l’air, disponibilité des espaces, fluidité des déplacements, simplicité d’exploitation.

2 — Prioriser les usages à forte valeur ajoutée

Tous les usages ne présentent pas le même niveau d’impact. Il est donc essentiel de distinguer les usages critiques — comme l’optimisation énergétique ou la gestion des espaces de travail — des fonctionnalités accessoires, parfois séduisantes mais peu utilisées. Cette priorisation permet de concentrer les ressources financières et humaines sur les leviers qui produisent un bénéfice réel et mesurable.

3 — Traduire les usages en objectifs de performance mesurables

Une fois les usages priorisés, ils doivent être traduits en indicateurs de performance clairs et quantuants : objectifs de réduction énergétique exprimés en kWh/m²/an, amélioration du confort mesurée via des enquêtes régulières, baisse du nombre d’incidents techniques, diminution des temps d’intervention. Ces KPI deviennent des références communes et peuvent être intégrés aux engagements contractuels du projet.

4 — Concevoir les fonctions avant de choisir la technologie

Avant de sélectionner des briques techniques, il convient de concevoir une architecture fonctionnelle des services attendus. Par exemple, si un objectif est de maintenir une température adaptée en fonction de l’occupation, la fonction « gestion dynamique de la climatisation » doit être définie en premier, puis traduite en solutions techniques appropriées. Sans cette étape, le risque est élevé de voir la technologie dicter la forme du service plutôt que de le servir.

5 — Choisir des technologies simples, interopérables et évolutives

Les solutions retenues doivent être interopérables, ouvertes et faciles à maintenir. Plutôt que d’accumuler des technologies propriétaires ou fortement personnalisées, il est préférable de privilégier des standards et des plateformes favorisant l’intégration des données et la continuité d’usage. L’objectif est d’optimiser l’investissement sur la durée, et non de multiplier des solutions qui se démodent rapidement.

6 — Piloter la performance dans la durée

Un projet de smart building ne s’arrête pas à la livraison. Il est indispensable de mettre en place des processus de mesure continue des KPI, des points réguliers d’ajustement et un pilotage itératif des scénarios de contrôle (éclairage, HVAC, etc.). Cette approche permet d’adapter les stratégies en fonction des retours réels et d’inscrire le bâtiment dans une dynamique d’amélioration continue.

Un autre facteur clé de succès réside dans la gouvernance du smart building. Dans un projet de campus tertiaire, un comité de pilotage associant direction immobilière, exploitants et représentants des utilisateurs a été mis en place dès la phase de livraison.

Des revues trimestrielles de performance ont permis d’analyser les KPI énergétiques, économiques et d’usage, et d’ajuster progressivement les scénarios de pilotage. Cette gouvernance partagée a favorisé une amélioration continue des performances, tout en renforçant l’appropriation des outils numériques par l’ensemble des parties prenantes.

Ce type de dispositif démontre que l’intelligence d’un bâtiment ne repose pas uniquement sur la technologie déployée, mais aussi sur la capacité des acteurs à piloter collectivement la performance dans le temps.

Retour d’expérience : gouvernance et pilotage dans la durée

Sur un campus tertiaire, la mise en place d’un comité de pilotage associant direction immobilière, exploitants et représentants des utilisateurs dès la livraison a permis d’ancrer le projet dans une logique d’amélioration continue.

Les revues trimestrielles de performance ont renforcé l’appropriation des outils et la crédibilité des résultats.

Erreurs fréquentes à éviter dans un projet de smart building

Malgré la maturité croissante du marché, certaines erreurs reviennent de manière récurrente :

  • confondre innovation technologique et création de valeur réelle
  • multiplier les capteurs sans définir les usages associés
  • sous-estimer la conduite du changement et la formation des équipes
  • piloter le projet uniquement jusqu’à la livraison, sans gouvernance dans la durée
  • mesurer la performance uniquement sous l’angle énergétique, en oubliant l’usage et l’exploitation

Éviter ces écueils est souvent plus déterminant que le choix des technologies elles-mêmes.

Conclusion — Repenser le smart building pour créer de la valeur durable

Le smart building arrive aujourd’hui à un moment charnière. Longtemps porté par une promesse technologique séduisante, il ne peut plus se permettre de décevoir. Face aux exigences croissantes en matière de performance énergétique, de maîtrise des coûts, de confort d’usage et de valorisation des actifs, une certitude s’impose : la technologie, seule, ne fait pas l’intelligence d’un bâtiment.

Les projets qui créent réellement de la valeur sont ceux qui partent des usages, traduisent ces usages en objectifs de performance mesurables, et mobilisent ensuite les solutions numériques pertinentes pour les atteindre. Cette approche, plus exigeante en amont, est aussi celle qui sécurise les investissements, améliore durablement l’exploitation et renforce l’attractivité des actifs immobiliers.

Pour les propriétaires, investisseurs et utilisateurs, le véritable enjeu n’est donc plus de savoir quelles technologies déployer, mais quelle performance viser et pour quels usages. C’est précisément à cette étape stratégique — celle du cadrage, de la priorisation et de la mise en cohérence des ambitions — que se joue la réussite ou l’échec d’un projet de smart building.

Chez Aventive, nous accompagnons les acteurs de l’immobilier dans cette transition : en les aidant à sortir du techno-solutionnisme, à structurer des projets pilotés par la performance, et à transformer le smart building en un levier concret de performance économique, environnementale et de valeur d’usage.

Sources :

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