« Mieux travailler ensemble dans un environnement global »

Docteur en automatique et informatique appliquée de l’Ecole Centrale de Nantes, où il est Maître de conférences en informatique et Chargé de mission, Morgan Magnin est à la fois un expert et un passionné des technologies de l’information et de la communication. Il a accepté de partager avec nous sa vision critique et prospective des modes de travail et des environnements qui s’y rattachent.

 

Dr. Magnin, vous travaillez depuis plusieurs années sur le développement d’outils pédagogiques utilisant les opportunités offertes par les nouvelles technologies. Je pense notamment à l’application web MarkUs qui permet de mettre en œuvre le travail collaboratif à distance entre un enseignant et ses élèves. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet et nous expliquer la philosophie vous ayant conduit à son développement ?

L’optimisation des processus de correction des devoirs (rapports de projets, travaux pratiques, examens) est un enjeu crucial dans l’amélioration de nombreuses démarches pédagogiques. Devant ce constat, nous avons exploré différentes voies visant à simplifier la gestion et l’évaluation des travaux remis par les étudiants, notamment par l’intermédiaire de Tablets PC (voir le blog « Tablets PC à Centrale Nantes« , qui synthétise l’ensemble des expériences menées dans le domaine). Si le travail d’annotation est facilité, la gestion des éléments remis par les élèves reste lourde : réception par courrier électronique, stockage temporaire sur la machine, renvoi des fichiers corrigés, etc. C’est pourquoi nous nous sommes tournés vers un nouvel outil, pertinent et efficace, pour l’évaluation de travaux d’étudiants : MarkUs, initié par l’Université de Toronto en 2006. Après qu’une étudiante en stage à l’Université de Toronto sur ce projet m’a contacté en 2009, j’ai trouvé pertinent que notre établissement rejoigne ce projet, tant pour déployer ce logiciel que pour participer à son développement. C’est ainsi que plus d’une vingtaine de nos élèves ont déjà participé au développement de cet outil, placé sous licence libre (voir encadré infra).

Mais le projet MarkUs n’est qu’une des facettes des projets que nous essayons de développer au niveau des technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement. À titre personnel, je concentre mes efforts sur trois axes :

– L’amélioration des processus d’évaluation, à travers la participation à la conception de méthodes nouvelles (tels les Tests de Concordance de Scripts pour l’évaluation des compétences en informatique) et le développement de nouveaux outils (tels que MarkUs) ;

– L’amélioration de l’interactivité entre enseignants et apprenants, par le déploiement d’outils de communication tels que des blogs, l’ajout d’une dimension « réseaux sociaux » dans le matériau pédagogique, etc. ;

– La prise en compte de la mobilité accrue de nos étudiants, entre les stages, leurs activités associatives et les phases d’apprentissage en présentiel. Cela signifie que nous cherchons à mettre en œuvre des outils (cours enregistrés en vidéo, mise à disposition de Tablets PC pour conférer la même facilité d’annotation qu’avec un crayon, etc.) adaptés à l’environnement dans lequel les ingénieurs que nous formons seront amenés à évoluer.

« Développement d’outils collaboratifs, interactivité, mobilité », les axes de travail que vous développez dans la sphère éducative entrent en résonnance avec ceux du monde professionnel. A-t-on raison de croire que les nouvelles générations, celles avec lesquelles vous travaillez et qu’on a baptisé « digital natives », sont naturellement à l’aise avec ce type de technologies comme avec les nouveaux rapports humains qu’elles induisent : instantanéité des échanges, connectivité permanente, abolition des distances, etc. ?

Les Technologies de l’Information et de la Communication occupent désormais une place primordiale non seulement dans l’entreprise mais également dans les activités du quotidien. Mais ce n’est pas parce que les jeunes y sont confrontés quotidiennement qu’ils développent tous des compétences avancées dans le domaine. L’erreur majeure, avec le concept de « digital natives », serait de croire que tous les jeunes sont impactés par le phénomène. Il y a de très grandes disparités, pas uniquement sociales (même si ce facteur joue, évidemment, un rôle), entre des jeunes d’une même classe d’âge. Ce n’est pas parce qu’on sait chercher une vidéo sur YouTube ou qu’on « chatte » avec ses amis sur MSN ou Facebook qu’on maîtrise l’outil informatique. Il est donc impératif d’accompagner les jeunes dans la compréhension de ce secteur. Ce qu’on voit, en France, à travers différentes initiatives, du fameux (mais controversé) Brevet Informatique et Internet (B2i [1]) au déploiement de l’option « Informatique et Sciences du Numérique » (ISN [2]) en terminale S à compter de la rentrée 2012.

Vous dites que les NTIC font déjà partie intégrante de notre société. Les générations formées avant leur diffusion dans notre quotidien se trouvent-elles de fait placées dans l’obligation de procéder à « une mise à jour » ?

Il paraît désormais difficile, au sein des structures aussi bien privées que publiques, de rester dans l’inconnu vis-à-vis des NTIC. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il y a une forte demande (et offre) de formations dans le domaine. Mais l’enjeu est sans doute plus vaste qu’une simple « mise à jour ». De fait, selon moi, le véritable défi des dix prochaines années se jouera au niveau de la formation continue. Car l’évolution rapide des outils – mais également des méthodes associées (cf. les méthodes Agile [3]) – nécessitera plus qu’une remise à niveau ponctuelle. Tout cadre devra, pour rester performant,  procéder à une veille tant dans le domaine de ses compétences que de ses connaissances.

Les outils du travail à distance, collaboratif ou individuel, ont actuellement le vent en poupe dans les entreprises. D’ici 2013, plus de 90% d’entre elles comptent avoir mis à disposition de leurs salariés les moyens de travailler quels que soient le lieu ou le moment choisis [4]. Quelles conséquences prévoyez-vous sur les modes de travail ?

Il y a à la fois une demande et une crainte de beaucoup de salariés vis-à-vis du déploiement généralisé d’outils nomades (smartphones, tablettes, ordinateurs portables). On a ainsi vu des entreprises tenter de faire la différence en offrant à leurs nouvelles recrues des iPad ou des machines attractives. Cela répond également à une demande de flexibilité accrue de la génération qui arrive sur le marché du travail : la génération Y attend de son travail qu’il soit épanouissant et qu’il s’intègre harmonieusement dans sa vie, donc avec des demandes assez fortes en termes de télétravail et de gestion de son temps. Mais l’adoption de ces nouvelles technologies ne se dépare pas d’une intrusion dans la vie personnelle. Devenir joignable 24h/24 revêt aussi des inconvénients quand les interlocuteurs professionnels dépassent certaines lignes. Au-delà de cette problématique classique, et qui devrait aboutir à une sorte de normalisation dans les toutes prochaines années, l’enjeu est désormais de travailler efficacement avec des personnes – et des compétences – complémentaires, parfois situées à l’autre bout du globe. Le terrain de jeu n’est plus national, il est international, avec la nécessité de prendre en compte les aspects culturels et « méta-organisationnels » . Ainsi une journée de travail en visioconférence ne saurait, pour l’instant, se substituer parfaitement à une journée de réunion en présentiel, car la visio n’englobe pas ces pauses café et apéritifs de travail pendant lesquels des liens essentiels se nouent également. L’impact sur l’organisation est donc énorme, et impose de définir un ensemble de bonnes pratiques.

Des études montrent que l’absence ou la mauvaise qualité des relations nuisent à l’engagement, à la qualité du travail voire à la créativité. Il existe donc de nombreuses interrogations quant aux impacts de ces nouveaux modes de travail sur les relations humaines ou sur le management.

Je partage tout à fait cette analyse. J’ai parfois vu des projets informatiques menés à distance échouer alors que je suis convaincu qu’ils auraient fonctionné si les personnes s’étaient rencontrées une ou deux fois de visu. Même dans le domaine du logiciel libre, dont le développement est assuré la plupart du temps à distance, avec des interlocuteurs du monde entier, il y a des points de rencontre lors de conférences (telles que les Rencontres Mondiales du Logiciel Libre). Ce que permet la technique ne doit pas faire oublier le facteur humain, fondamental, qui se cache derrière.

Vous évoquez ces entreprises qui, grâce aux outils du travail à distance, proposent aux collaborateurs un nouvel équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Quelle est votre perception sur le sujet ?

Plutôt que de parler de « nouvel équilibre », je dirais plutôt que les entreprises proposent de nouvelles modalités pour gérer le rapport entre vie privée et vie professionnelle… et la question du « juste » équilibre (dépendant tout autant de l’entreprise que du collaborateur) est l’enjeu majeur. Les TIC induisent une flexibilité qui doit être appréhendée avec modération des deux côtés de la barrière (ni trop intrusive, ni laxiste). Il s’agit d’allier confort et efficacité. Grâce à ces nouvelles possibilités de travail à distance, il est possible de profiter de l’expertise de collaborateurs situés dans des filiales ou des succursales, ce qui n’aurait pas été possible aussi facilement dans un univers de travail classique.

Les TIC occasionnent le développement de nouvelles habitudes et l’utilisation quotidienne d’outils encore inconnus du grand public il y a une décennie. Je pense notamment aux réseaux sociaux dont les nouvelles générations, mais pas seulement, font une grande consommation. Voyez-vous une place dans le fonctionnement social de l’entreprise pour ce type de media ?

A mon sens, les bénéfices des réseaux sociaux peuvent rejaillir, en entreprise, principalement sur trois axes.

Le premier concerne le partage d’expériences/expertises sur un sujet donné. L’enjeu du knowledge management est énorme. Les réseaux sociaux en entreprise peuvent fournir un support technique pour mettre en relation des connaissances et des compétences dans des grandes structures. Évidemment, il ne s’agit pas d’utiliser Facebook ou LinkedIn tels quels, mais d’installer et de promouvoir un réseau social au sein même de la structure (pour des raisons de gestion des données, de confidentialité, etc.).

Le second porte sur l’animation de la communauté que représente l’entreprise, et la possibilité de créer du liant entre des personnes d’équipes différentes. On reproche souvent aux Intranet d’être statiques, de manquer de vie… L’ajout d’une couche sociale peut permettre de dynamiser les échanges, et d’initier des interactions fructueuses qui peuvent, plus tard, rejaillir sur d’autres projets.

Le troisième est celui de la formation continue, déjà évoquée précédemment. Ces derniers temps, je suis interpelé par le concept de MOOC (Massive Online Open Course), initié en 2008 et adopté par plusieurs universités américaines dans la foulée (MIT, Stanford, etc.). Il s’agit de cours ouverts à tous, dans lesquels les échanges entre apprenants sont favorisés, voire deviennent la principale ressource de l’apprentissage [5]. Le succès de ces approches préfigure de nouveaux modes de supports à la formation tout au long de la vie. J’ai d’ailleurs récemment rejoint l’équipe projet composée de Jean-Marie Gilliot (enseignant-chercheur à Telecom Bretagne), Anne-Céline Grolleau (responsable du dispositif « Pédagogie & TICE » de la Conférence des Grandes Écoles des Pays de la Loire), et Christine Vaufrey  (formatrice, rédactrice en chef du site Thot Cursus, dédié à la formation à distance) pour le lancement du premier MOOC francophone à la rentrée 2012.

Vous êtes naturellement acteur et observateur attentif du développement des technologies qui feront partie du quotidien des salariés de demain. Nous venons d’évoquer les réseaux sociaux mais dites-nous en plus : quelles sont les prochaines technologies indissociables de nos futurs emplois et à quelles échéances ? Comment imaginez-vous le monde professionnel dans le futur ?

Smartphones, tablettes, ordinateurs portables… nous avons en fait accès à des outils qui préfigurent l’avenir, mais dont le potentiel d’évolution est encore important. Prenons la visioconférence, qui gagnera en confort et en efficacité le jour où elle pourra véritablement être mise en œuvre à l’échelle 1:1, ce qui exige de disposer d’écrans suffisamment grands, des débits réseaux nécessaires, etc. Les dispositifs que nous connaissons actuellement paraissent révolutionnaires – combien de collaborateurs se contentent de Skype pour travailler ? – mais ils sont appelés à franchir encore quelques caps technologiques. Les tablettes, types iPad, Android, etc., connaissent un essor fort, mais aucune ne fournit encore le même confort que celui proposé par une feuille de papier et un stylo, sans même parler du confort visuel, et, de leur côté, les Tablet PC (ordinateurs tactiles équipés de stylets, existant depuis plus d’une dizaine d’années) sont trop gros pour être pleinement mobiles. Nous devrions nous acheminer vers une synergie technologique et logicielle (développement du cloud [6]) qui, à terme, permettra d’allier les avantages de chacun des dispositifs que nous utilisons, pour l’heure, individuellement.

Corollaire de la question précédente : comment voyez-vous les environnements de travail de demain, qu’ils soient professionnels ou pédagogiques ?

Il est toujours difficile de répondre à ce type de questions très prospectives, mais je suis convaincu de certaines évolutions. Les environnements de travail seront de plus en plus décentralisés. Le nombre de projets à dimension internationale sera sans doute amené à exploser et pas uniquement dans le secteur de l’information. Cela n’ira pas sans poser quelques problèmes pour appréhender toutes les différences culturelles et organisationnelles de chaque pays. Mais cela représente un enjeu colossal, et le « mieux travailler ensemble dans un environnement global » constitue une problématique excitante. Dans ce paysage, les Technologies de l’Information et de la Communication sont un vecteur favorisant cette transformation. Elles auront véritablement atteint leur maturité lorsqu’elles seront devenues « transparentes », c’est-à-dire qu’on oubliera l’instrument de médiation (écran, clavier, etc.) pour se concentrer sur la substance des échanges.

Aventive adresse ses sincères remerciements au Dr. Magnin pour sa disponibilité et le partage de ses analyses éclairées sur les modes de travail présents et futurs.

Suivez Morgan Magnin sur Twitter.

 

Présentation du projet MarkUs

MarkUs prend en compte les besoins exprimés de longue date par les enseignants et les étudiants. Il y répond, au cœur d’une seule et même application :

– Tous les documents remis par les étudiants sont centralisés (plus besoin de gérer manuellement les courriels envoyés par les élèves, plus de problème d’archive mal compressée ou trop lourde, plus de souci de courriel arrêté par le filtre anti-spam, etc.) et séquencés (les versions successives de chaque fichier sont conservées, de sorte que l’on peut suivre la progression des étudiants au fil du temps) ;

– Des « annotations-types » peuvent être proposées par défaut, sur la base des erreurs les plus fréquentes rencontrées les années précédentes ;

– L’enseignant peut évidemment ajouter ses propres commentaires, en sauvegarder certains comme « commentaires les plus fréquents » et les réutiliser dans d’autres corrections de devoirs ;

– Le logiciel gère les échéances imposées aux élèves pour le rendu de leurs travaux. Il est possible de spécifier des « pénalités de retard » ;
– etc.

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